Evelyn (Blau) / Evelyn (Blue) | Gerhard Richter

Evelyn (Blau) / Evelyn (Blue) 1964 Peinture | 120 x 130 cm

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Peint en 1964, Evelyn (Blau) / Evelyn (Blue) marque le début de la carrière de Gerhard Richter en Allemagne. L’œuvre témoigne d’une période d’effervescence créative qui suit la formation de son auteur à l’Académie des Beaux-arts de Düsseldorf. Richter est alors à la recherche d’un style personnel. Frappé par la diversité des propositions artistiques de son temps qu’il a longuement étudiées pendant sa formation, il expérimente de nombreuses techniques et se confronte à plusieurs grands peintres dont il épuise souvent la manière, tels que Jean Dubuffet, Alberto Giacometti, Tapiès, le groupe Fluxus, ZERO, ….

Evelyn (Blau) s’inscrit  dans cette dynamique. Son cadrage resserré autour d’un visage féminin rendu par contrastes de noir et de blanc ou sa surface intégralement recouverte d’un intense monochrome effacent les particularités singulières du personnage et rappellent en cela quelques-uns des plus emblématiques portraits d’Andy Warhol, en particulier ceux de Marylin Monroe et Jackie Kennedy, que l’artiste américain exécute en série depuis le début des années 1960. La référence, délibérément explicite, répond à plusieurs enjeux.

C’est d’abord l’occasion pour le peintre d’explorer les limites de la peinture figurative. Fasciné par la photographie et la télévision, Richter met au point une technique qu’il qualifiera plus tard de « photo-peinture ». L’artiste remet en cause la capacité de la photographie à traduire le réel et interroge sa force de conviction pour celui qui la regarde. Ici, en effet, alors même qu’il prétend nous montrer le portrait « objectif » d’un individu reconnaissable, le peintre brouille délibérément les contours du visage, gomme les traits distinctifs du personnage et place une distance entre la femme représentée et son observateur, séparés par un profond espace bleu. Au particularisme photographique se substitue l’anonymat et, déjà, les prémices d’une abstraction que Richter explorera quelques années plus tard. Le ton est déjà celui d’une émotion brute : là où Warhol singeait les dérives de la production en série, Richter, lui, semble en appeler à la perte d’identité, à une inquiétude métaphysique.

Au-delà, comment ne pas percevoir dans la proposition de Richter une volonté d’interroger le triomphe de l’art américain des années 1960 sur la scène internationale ? Echo possible au contexte socio-politique allemand du début de la décennie, marqué par les prémices de la guerre froide, la reprise du modèle warholien contient en elle-même la question des relations entre Est et Ouest. Touchant à la parodie, elle oppose à l’immédiateté du pop art d’un Warhol, d’un Lichtenstein, ou au succès de l’expressionnisme abstrait d’un Jackson Pollock, une proposition allemande glacée, quasi-désincarnée. Œuvre importante, Evelyn (Blau) porte en cela des préoccupations essentielles, que Richter explorera à de nombreuses reprises au cours de cette période, en particulier lors d’une exposition collective marquée par l’esprit de Joseph Beuys intitulée « Vivre avec le Pop : manifestation en faveur du réalisme capitaliste ».